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Homo technologicus – évolution de l’humain par la technologie dans Star Trek

Et si, dans le futur, être humain ne signifiait plus nécessairement accepter toutes les limites du corps humain ?

Nous naissons aujourd’hui avec un organisme que nous n’avons pas choisi. Nous vieillissons. Nous pouvons tomber malades. Notre corps peut être blessé, perdre certaines de ses fonctions et finit par mourir. Une grande partie de notre existence demeure ainsi soumise à des nécessités biologiques.

Mais l’univers de Star Trek pose une question vertigineuse : que devient la liberté lorsque la technologie commence à transformer ces nécessités en choix ?

Guérir un organe, remplacer un membre, modifier un génome, vivre dans un corps artificiel, transférer une conscience ou prolonger considérablement l’existence ne sont alors plus seulement des prouesses techniques. Ces possibilités modifient progressivement la définition même de la liberté.

Le véritable enjeu n’est peut-être donc pas de savoir si l’humanité doit rester biologiquement identique à elle-même.

Il pourrait être de déterminer si chaque personne doit avoir le droit de choisir ce qu’elle souhaite devenir.


1. Nous ne choisissons pas notre condition biologique

L’être humain moderne dispose de nombreuses libertés politiques, sociales et individuelles. Pourtant, derrière ces libertés subsiste une contrainte beaucoup plus fondamentale : nous ne choisissons presque rien des conditions biologiques initiales de notre existence.

Nous ne choisissons ni notre génome, ni notre vieillissement, ni notre vulnérabilité aux maladies, ni les capacités initiales de notre organisme.

La médecine a déjà commencé à repousser certaines de ces contraintes. Vaccins, prothèses, transplantations, implants, thérapies géniques et assistance artificielle permettent de modifier ce qui aurait autrefois été considéré comme une fatalité.

Star Trek prolonge simplement cette trajectoire beaucoup plus loin.

Dans la Fédération, la médecine peut régénérer certains tissus, remplacer des organes, utiliser des prothèses extrêmement perfectionnées et intervenir sur de nombreuses pathologies qui seraient aujourd’hui incurables.

À mesure que la technologie progresse, une frontière se déplace :

Ce qui relevait autrefois du destin biologique peut progressivement devenir une décision humaine.


2. Réparer l’humain… ou le dépasser ?

Une première distinction semble simple : utiliser la technologie pour réparer une personne paraît différent de l’utiliser pour augmenter ses capacités.

Mais cette frontière devient rapidement difficile à définir.

Une prothèse permettant de marcher à nouveau constitue-t-elle une réparation ? Probablement. Mais que se passe-t-il si cette prothèse devient plus résistante qu’une jambe biologique ?

Un implant permettant de retrouver l’audition restaure une fonction. Mais si cet implant permet un jour d’entendre des fréquences normalement imperceptibles pour l’être humain, sommes-nous encore dans le soin ?

Et si une intervention génétique permettait d’éliminer une maladie héréditaire, puis d’améliorer la mémoire ou la résistance physique ?

Star Trek ne donne pas de réponse simple à ces questions.

Le docteur Julian Bashir constitue précisément l’un des exemples les plus intéressants. Ses parents ont fait modifier son génome lorsqu’il était enfant afin d’améliorer considérablement ses capacités cognitives et physiques. Or cette intervention a été réalisée sans qu’il puisse évidemment y consentir. La Fédération conserve par ailleurs une profonde méfiance envers l’augmentation génétique à cause du traumatisme historique des guerres eugéniques et des Augments comme Khan Noonien Singh.

Cette histoire est déjà abordée sur le STFE dans « Les guerres eugéniques : une critique des dérives du transhumanisme ».

Le problème n’est donc pas seulement la transformation biologique.

Il concerne aussi le consentement, le pouvoir et la finalité de cette transformation.


3. Le cas extraordinaire de Jean-Luc Picard

Star Trek: Picard franchit une étape supplémentaire.

En 2399, le corps biologique de Jean-Luc Picard meurt. Altan Soong, Agnes Jurati et Soji utilisent alors une technologie permettant de transférer sa conscience et ses souvenirs dans un corps synthétique appelé « golem ».

Picard continue ensuite son existence dans ce nouveau corps.

Ce corps n’est volontairement ni immortel ni doté de capacités surhumaines. Soong savait que Picard n’aurait souhaité ni pouvoirs extraordinaires ni immortalité. Le nouveau corps lui restitue essentiellement l’existence qu’il aurait pu poursuivre sans la pathologie qui avait provoqué sa mort.

Ce détail est philosophiquement fondamental.

La technologie pouvait probablement lui offrir davantage, mais Picard n’en voulait pas davantage.

Son refus potentiel de l’immortalité devient donc lui-même un choix.

Et c’est précisément là que la technologie change la nature de la liberté : elle ne consiste plus seulement à pouvoir prolonger la vie, mais également à pouvoir décider de ne pas la prolonger indéfiniment.


4. Data pose la question inverse

Data nous oblige à examiner le problème depuis l’autre direction.

Il n’est pas un humain devenu artificiel. Il est une intelligence artificielle qui cherche constamment à comprendre l’humanité.

Pourtant, son histoire montre progressivement que la dignité d’un individu ne peut pas être réduite à la matière dont son corps est constitué.

Dans The Measure of a Man, la question est explicitement posée : Data est-il une propriété de Starfleet que l’on peut démonter pour l’étudier, ou une personne disposant de droits ?

Le problème rejoint directement celui de Picard.

Si une conscience humaine peut continuer à exister dans un organisme synthétique et si une conscience artificielle peut devenir une personne, alors la frontière morale entre le biologique et l’artificiel devient beaucoup moins importante que celle séparant la personne de l’objet.

Le STFE revient également sur cette dimension de Data dans la biographie STFE de Brent Spiner, notamment autour de la conscience, de la dignité et des droits des êtres artificiels.


5. Seven of Nine : quand la transformation est imposée

Mais Star Trek nous présente également le contre-exemple absolu : les Borg.

Les Borg dépassent massivement les limites biologiques. Leurs corps sont augmentés par des implants cybernétiques. Leur perception, leur force et leurs capacités technologiques dépassent celles de nombreuses espèces biologiques.

Ils pourraient donc apparaître comme une forme extrêmement avancée de post-humanité.

Pourtant, ils représentent presque exactement l’inverse d’une émancipation.

L’assimilation n’est pas choisie. Le corps est transformé sans consentement. La personnalité individuelle est absorbée par le Collectif. La technologie ne libère plus l’individu : elle devient l’instrument de sa disparition.

Seven of Nine constitue à ce titre un personnage essentiel. Après avoir été assimilée enfant, elle retrouve progressivement son individualité. Elle conserve pourtant une partie de ses implants Borg.

Elle n’a donc pas besoin de redevenir biologiquement « pure » pour redevenir une personne.

Ce qui lui est rendu n’est pas une humanité biologique parfaite.

C’est son autonomie.

Cette opposition entre Fédération et Borg apparaît également dans l’analyse STFE « Ennemis de la Fédération : sociologie, archétypes et politique », où les Borg représentent la négation de l’individu au profit du collectif absolu.


6. La véritable frontière : le consentement

Ces exemples permettent de dégager un principe.

Le problème n’est peut-être pas :

« Jusqu’où peut-on modifier un être humain ? »

Mais plutôt :

« Qui décide de cette modification ? »

Une personne pourrait souhaiter conserver intégralement son corps biologique.

Une autre pourrait accepter des implants.

Une autre pourrait remplacer progressivement certains organes.

Une autre encore pourrait, face à une maladie incurable, choisir temporairement ou définitivement un corps synthétique si une technologie comparable à celle de Picard devenait possible.

Et une personne pourrait tout aussi légitimement refuser chacune de ces possibilités.

Dans cette perspective, aucune forme corporelle ne devrait devenir obligatoire.


7. Le droit de rester humain doit accompagner le droit de se transformer

Une civilisation technologiquement avancée pourrait pourtant produire une nouvelle forme de contrainte.

Si certaines augmentations amélioraient fortement la mémoire, l’intelligence, l’endurance ou la longévité, les individus non augmentés pourraient progressivement subir une pression sociale.

« Vous êtes libre de refuser » n’aurait plus beaucoup de sens si refuser empêchait d’accéder à certaines professions, à l’éducation ou à une vie sociale normale.

La liberté technologique suppose donc deux droits symétriques :

le droit de se transformer et le droit de ne pas se transformer.

Une Fédération réellement respectueuse de la personne devrait protéger les deux.

La diversité ne concernerait alors plus seulement les cultures, les espèces, les langues ou les philosophies.

Elle pourrait également concerner les formes mêmes de l’existence consciente.


8. Et si nous pouvions changer plusieurs fois de corps ?

La technologie de transfert de conscience montrée dans Star Trek ouvre une possibilité encore plus radicale.

Imaginons une personne atteinte d’une maladie que la médecine ne sait pas encore guérir.

Si sa conscience pouvait être transférée dans un organisme synthétique, elle pourrait théoriquement continuer à vivre pendant que la recherche tente de développer un traitement.

Des décennies plus tard, elle pourrait peut-être disposer d’un nouveau corps biologique, d’un organisme artificiel différent ou simplement décider de conserver son incarnation synthétique.

Dans cette hypothèse, le corps ne serait plus nécessairement une condition définitive de l’identité.

Il deviendrait en partie un support choisi de l’existence.

Star Trek a exploré plusieurs variantes de transfert mental ou de conscience, depuis The Original Series jusqu’à The Next Generation, Picard et Discovery. La « méthode Soong » reste néanmoins présentée comme imparfaite : au XXXIIe siècle, il est précisé que son faible taux de réussite avait conduit à son abandon presque complet avant son utilisation exceptionnelle pour Gray Tal.

La fiction elle-même rappelle donc que possibilité technologique ne signifie pas automatiquement technologie maîtrisée.


9. Mais qui se réveille dans le nouveau corps ?

Une difficulté philosophique majeure demeure.

Supposons qu’une machine réalise une cartographie parfaite de notre cerveau, reproduise tous nos souvenirs, notre personnalité, nos émotions et nos habitudes puis installe cet ensemble dans un nouveau corps.

Est-ce encore nous ?

Ou avons-nous seulement créé une copie absolument convaincue d’être nous ?

Star Trek choisit généralement de traiter certains transferts comme une continuité réelle de la personne. Picard est ainsi considéré comme Jean-Luc Picard après son transfert.

Mais philosophiquement, le problème reste ouvert.

Il rejoint d’ailleurs les interrogations soulevées depuis longtemps par le transporteur : lorsqu’un individu est désassemblé puis reconstruit ailleurs, qu’est-ce qui garantit la continuité de son identité ? Le STFE aborde déjà cette technologie dans « Téléportation dans Star Trek : entre science et magie technologique ».

La technologie peut donc déplacer les frontières du possible sans nécessairement résoudre toutes les questions philosophiques qu’elle crée.


10. Dépasser l’humain ne signifie pas abandonner l’humanité

Nous arrivons alors à une distinction essentielle.

Être humain biologiquement et appartenir moralement à l’humanité ne sont peut-être pas exactement la même chose.

Data n’est pas biologiquement humain.

Seven est partiellement cybernétique.

Picard poursuit son existence dans un corps synthétique.

Et pourtant, leur dignité ne dépend pas du pourcentage de matière biologique composant leur organisme.

Dans la perspective défendue par le STFE, la question déterminante devient davantage celle de la conscience, de l’autonomie, de la responsabilité, du respect d’autrui et de la capacité à choisir.

Cela rejoint plus largement l’éthique du STFE, qui place la dignité du vivant, la coopération et la responsabilité au centre de son approche.


11. De la liberté sociale à la liberté ontologique

L’histoire humaine peut être interprétée comme une longue tentative pour réduire différentes formes de contraintes.

Nous avons cherché à nous libérer de certaines contraintes politiques par les droits.

De certaines contraintes matérielles par la technique.

De certaines contraintes sanitaires par la médecine.

De certaines contraintes géographiques par les transports.

De certaines contraintes intellectuelles par l’éducation et l’accès au savoir.

Une civilisation comparable à la Fédération pourrait franchir une étape supplémentaire :

transformer certaines contraintes biologiques elles-mêmes en possibilités de choix.

La liberté deviendrait alors non seulement politique, économique ou sociale.

Elle deviendrait en partie ontologique : la possibilité d’agir sur les conditions mêmes de notre existence corporelle.


12. Le regard STFE : la technologie comme possibilité, jamais comme obligation

Le STFE défend une vision de la technologie comme outil d’émancipation lorsqu’elle reste placée au service de la personne et du bien commun.

Cette orientation apparaît également dans le Programme de l’Êtrisme, qui envisage notamment l’automatisation, l’intelligence artificielle et le progrès scientifique comme des moyens de libérer l’être humain de certaines contraintes plutôt que comme des finalités en elles-mêmes.

Mais une technologie émancipatrice peut devenir oppressive dès qu’elle cesse d’être choisie.

Les Augments montrent le danger de l’eugénisme et de la hiérarchisation biologique.

Les Borg montrent le danger de la transformation forcée.

Data montre que l’artificialité n’empêche pas la dignité.

Seven montre qu’une personne transformée reste une personne.

Picard montre enfin qu’un individu peut continuer son existence au-delà de son corps biologique sans nécessairement rechercher la puissance ou l’immortalité.

Le critère essentiel n’est donc peut-être pas :

« Est-ce encore naturel ? »

mais :

« Est-ce librement choisi, réversible lorsque cela est possible, accessible sans discrimination et compatible avec la dignité des autres ? »


Conclusion — La liberté de devenir

Star Trek nous invite finalement à dépasser une conception figée de l’humain.

Notre biologie nous a façonnés. Elle a rendu notre existence possible. Mais rien n’oblige une civilisation future à considérer chacune de ses limites comme éternellement inviolable.

Guérir, réparer, augmenter, remplacer ou transférer ne sont pas nécessairement différentes étapes d’un abandon de l’humanité.

Elles pourraient devenir différentes expressions d’une même conquête :

la liberté de choisir les conditions de sa propre existence.

La question essentielle ne serait alors plus de savoir jusqu’où la technologie peut nous permettre de dépasser l’humain.

Elle serait de savoir comment préserver, à travers toutes ces transformations, ce que la Fédération cherche précisément à protéger : la personne, sa dignité, son consentement et son libre arbitre.

Car le véritable progrès ne consisterait peut-être pas à devenir immortel, plus fort ou plus intelligent.

Il consisterait à parvenir à une civilisation dans laquelle personne ne décide à notre place de ce que nous devons être.

La technologie aurait alors transformé une nécessité en possibilité — et cette possibilité en liberté.


🔗 Pour aller plus loin

 


📚 Sources et références

Sources canoniques Star Trek

  • Star Trek: The Original Series — « What Are Little Girls Made Of? » (transfert mental et corps androïde).
  • Star Trek: The Original Series — « Space Seed » (Khan Noonien Singh et les Augments).
  • Star Trek: The Next Generation — « The Measure of a Man » (statut moral et juridique de Data).
  • Star Trek: The Next Generation — « The Schizoid Man » (transfert de l’esprit d’Ira Graves).
  • Star Trek: The Next Generation — « Inheritance » (Juliana Tainer et transfert dans un corps androïde).
  • Star Trek: Deep Space Nine — « Doctor Bashir, I Presume? » (augmentation génétique de Julian Bashir).
  • Star Trek: Voyager — parcours de Seven of Nine et désassimilation Borg.
  • Star Trek: Picard — « Et in Arcadia Ego, Parts 1 & 2 » (transfert de Jean-Luc Picard dans un golem synthétique).
  • Star Trek: Picard — saison 3 (nouvelle incarnation synthétique de Data).
  • Star Trek: Discovery — « Anomaly » et « Choose to Live » (méthode Soong et transfert de Gray Tal).

Sources documentaires

Références STFE


✍️ Archer