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l'humain libre ?

Sommes-nous réellement libres ? Les limites de la liberté humaine dans Star Trek

Peut-on réellement se dire libre lorsque l’on ne choisit ni de naître, ni son corps, ni son époque, ni les lois physiques auxquelles on est soumis, ni le vieillissement, ni finalement la mort ?

Dans nos sociétés, la liberté est généralement comprise comme la possibilité de penser, de s’exprimer, de circuler, de choisir son mode de vie ou de prendre des décisions sans contrainte excessive. Ces libertés sont fondamentales. Mais elles ne répondent qu’à une partie du problème.

Star Trek permet d’en poser une autre, beaucoup plus radicale : et si ce que nous appelions « liberté » n’était en réalité qu’une marge de choix à l’intérieur d’un système dont nous ne maîtrisons presque aucune des règles fondamentales ?

Un humain peut choisir entre plusieurs possibilités. Mais il ne peut décider de ne plus avoir besoin d’un corps. Il ne peut suspendre à volonté son vieillissement, abolir la distance, modifier les constantes physiques, sortir du temps ou décider que la gravitation ne s’appliquera plus à lui.

Face aux Métamorphes, aux Organiens, aux Métrons et surtout aux Q, Star Trek nous confronte alors à une question vertigineuse : existe-t-il différents degrés de liberté liés à notre capacité à nous affranchir des contraintes de l’existence elle-même ?

1. De quelle liberté parlons-nous ?

Avant d’aller plus loin, une distinction est indispensable.

La liberté politique et sociale consiste notamment à ne pas être soumis arbitrairement à la volonté d’un autre, à disposer de droits et à pouvoir déterminer une partie importante de son existence. Dans ce domaine, la Fédération représente l’un des grands idéaux de Star Trek : ses citoyens disposent de droits, peuvent choisir leur profession, voyager, étudier, créer, aimer ou rejoindre Starfleet.

Mais il existe une interrogation beaucoup plus profonde : celle du libre arbitre. En philosophie, sa définition elle-même fait débat. Certaines conceptions considèrent qu’un individu peut être libre même dans un univers déterminé, dès lors que ses actes procèdent réellement de ses désirs et de sa volonté. D’autres estiment qu’une véritable liberté suppose notamment la possibilité d’agir autrement ou d’être véritablement la source de ses actions.

L’article adopte volontairement une troisième perspective, encore plus exigeante, que nous pouvons appeler ici liberté ontologique : jusqu’à quel point un être peut-il déterminer non seulement ses actions, mais également les conditions mêmes de son existence ?

2. L’être humain : libre à l’intérieur d’une prison naturelle ?

Un humain peut décider de marcher vers la gauche plutôt que vers la droite. Il peut choisir une carrière, une relation, une activité ou une destination.

Mais l’espace dans lequel ces choix existent lui est imposé.

Nous ne choisissons pas :

  • notre naissance ;
  • notre constitution biologique initiale ;
  • les besoins fondamentaux de notre organisme ;
  • les lois physiques de l’Univers ;
  • l’écoulement du temps ;
  • notre vulnérabilité aux blessures et aux maladies ;
  • le vieillissement biologique ;
  • et, dans l’état naturel de notre espèce, notre mortalité.

Nous pouvons intervenir sur certaines de ces contraintes, parfois considérablement. Mais nous ne décidons pas qu’elles cessent d’exister par un simple acte de volonté.

Cette observation ne rend pas insignifiantes les libertés humaines. Choisir librement son existence plutôt que subir la volonté d’un autre demeure une conquête immense.

Mais elle invite à employer les mots avec précision : l’autonomie humaine n’est peut-être pas synonyme de liberté absolue.

Nous sommes capables de déplacer les pièces sur l’échiquier. Nous n’avons créé ni l’échiquier, ni ses dimensions, ni la plupart de ses règles.

3. Star Trek bouleverse l’échelle de la liberté

C’est ici que Star Trek devient un extraordinaire laboratoire philosophique.

L’univers de la franchise ne contient pas seulement des espèces technologiquement plus avancées que l’humanité. Il contient des formes de vie dont la relation même à la matière, au corps, à l’espace ou au temps est différente de la nôtre.

En les confrontant aux humains, la série permet d’imaginer plusieurs degrés d’émancipation vis-à-vis des contraintes naturelles.

4. Les Métamorphes : être libre de son propre corps

Les Métamorphes, ou Changelings, constituent un premier bouleversement.

Odo et les Fondateurs ne sont pas enfermés dans une anatomie humanoïde permanente. Ils peuvent adopter différentes apparences et différentes formes. Les Fondateurs peuvent également rejoindre le Grand Lien, dans lequel la séparation entre individus devient beaucoup plus complexe que chez les espèces humanoïdes.

Pour un humain, le corps constitue normalement une donnée fondamentale de l’existence. Nous pouvons le soigner, l’entraîner, le modifier dans certaines limites ou remplacer certaines de ses fonctions grâce à la technologie, mais nous demeurons profondément dépendants de sa structure.

Le Métamorphe possède une liberté supplémentaire : sa forme physique n’est plus une identité corporelle permanente.

Il ne faut pourtant pas en conclure qu’il est absolument libre. Les Métamorphes possèdent eux aussi une physiologie, peuvent être atteints par certaines maladies et restent soumis à des contraintes propres à leur espèce.

Mais une nécessité humaine fondamentale — conserver pratiquement toute sa vie une même organisation corporelle — est devenue chez eux une possibilité parmi d’autres.

5. Les Organiens : dépasser le corps lui-même

Avec les Organiens, Star Trek franchit une étape supplémentaire.

Dans Errand of Mercy, Kirk et Spock pensent d’abord rencontrer une population humanoïde technologiquement primitive. Ils découvrent finalement des êtres ayant depuis longtemps dépassé la nécessité d’un corps physique permanent.

Les Organiens existent essentiellement sous une forme non corporelle et peuvent adopter une apparence physique lorsqu’ils souhaitent interagir avec des humanoïdes.

La différence avec les Métamorphes est considérable.

Le Métamorphe possède encore une matérialité extrêmement malléable. L’Organien a franchi une frontière supplémentaire : le corps n’est plus la condition nécessaire de son existence.

Ce qui constitue pour l’être humain une nécessité biologique devient pour lui une modalité d’interaction.

6. Les Métrons : lorsque les lois ordinaires deviennent manipulables

Dans Arena, les Métrons interceptent l’Enterprise et le vaisseau gorn, puis transportent Kirk et le capitaine gorn sur un autre monde afin de leur imposer une confrontation.

Ils disposent manifestement de capacités qui dépassent très largement celles de la Fédération du XXIIIe siècle.

Ce qui nous intéresse ici n’est pourtant pas de déterminer exactement leur « niveau de puissance ».

Le point essentiel est ailleurs : des phénomènes qui constituent des contraintes pour Kirk deviennent pour les Métrons des variables sur lesquelles ils peuvent intervenir.

La distance, le déplacement des individus et leur environnement peuvent être manipulés à une échelle inaccessible aux humains présents.

La technologie — ou l’évolution — commence alors à ressembler à une forme d’émancipation vis-à-vis de la physique ordinaire.

7. Les Q : quand la réalité elle-même devient presque malléable

Avec le Continuum Q, la différence devient vertigineuse.

Les Q que nous observons disposent de capacités permettant de manipuler la matière, l’espace et le temps à un niveau qui paraît presque sans commune mesure avec celui des espèces humanoïdes.

Q transporte des individus et des vaisseaux sur des distances gigantesques, modifie des environnements, intervient sur l’apparence des êtres et place Picard dans des situations impliquant différentes périodes temporelles.

Dans Hide and Q, Riker reçoit temporairement des pouvoirs Q et découvre immédiatement ce que signifie l’effacement de certaines limites humaines : des situations normalement irréversibles peuvent soudain cesser de l’être.

Pour un humain, traverser instantanément des milliers d’années-lumière est impossible sans dispositif approprié.

Pour Q, la distance ressemble davantage à une variable qu’à une frontière.

Pour un humain, le temps impose une direction à l’existence.

Q peut intervenir d’une manière qui bouleverse complètement cette expérience.

Pour un humain, la matière constitue une contrainte.

Pour Q, elle semble largement manipulable.

Le Q paraît donc infiniment plus libre que l’humain selon notre définition ontologique de la liberté.

8. Mais les Q sont-ils absolument libres ?

Il faut ici éviter une erreur importante : confondre les expériences d’un Q particulier avec la nature de l’ensemble des Q.

Death Wish raconte l’histoire de Quinn, un membre du Continuum qui souhaite mourir après une existence immensément longue. Son conflit avec le Continuum soulève une extraordinaire question sur l’immortalité et l’autonomie individuelle.

Mais Quinn reste précisément un individu particulier.

Son désir de mourir ne permet pas de conclure que les Q dans leur ensemble vivent leur existence de la même manière, pas davantage que l’expérience d’un seul humain ne définit toute l’humanité.

L’épisode montre néanmoins quelque chose d’important pour notre réflexion : même une espèce capable de transcender presque toutes les limites humaines peut conserver des règles collectives, des rapports sociaux et des contraintes internes.

La puissance n’est donc pas automatiquement synonyme de liberté absolue.

9. Et si la liberté absolue était logiquement impossible ?

Nous arrivons alors à une difficulté encore plus profonde.

Supposons un être capable de choisir son corps, sa localisation, son âge, sa durée de vie et de manipuler l’espace-temps.

Serait-il réellement libre ?

Il conserverait encore une histoire, une mémoire, une identité, des relations avec d’autres êtres et peut-être certaines règles propres à son mode d’existence.

Pour être absolument libre, il faudrait peut-être pouvoir s’affranchir de toute détermination :

  • de la matière ;
  • du temps ;
  • de la causalité ;
  • de son histoire ;
  • de toute nécessité biologique ;
  • de toute contrainte extérieure ;
  • et peut-être même de sa propre identité.

Mais un être qui ne serait déterminé par absolument rien serait-il encore un individu identifiable ?

La liberté absolue pourrait ainsi constituer un horizon conceptuel plutôt qu’un état réellement accessible.

10. La Fédération : non pas abolir les contraintes, mais les faire reculer

C’est probablement ici que la Fédération devient particulièrement intéressante.

Les humains du XXIVe siècle restent humains. Ils vieillissent. Ils peuvent être blessés. Ils peuvent mourir. Ils restent soumis à l’espace, au temps et à la matière.

Mais leur condition n’est déjà plus celle des humains du XXIe siècle.

La médecine soigne des pathologies autrefois incurables. Des prothèses et interfaces peuvent remplacer ou augmenter certaines fonctions. Le téléporteur abolit pratiquement la contrainte du déplacement à petite échelle interplanétaire. Les moteurs à distorsion rendent accessibles des distances qui condamneraient autrement l’humanité à son voisinage stellaire. Les réplicateurs réduisent radicalement certaines contraintes matérielles.

La Fédération ne rend donc pas l’humain absolument libre.

Elle transforme progressivement certaines nécessités en possibilités.

Et c’est peut-être là que se trouve l’une des définitions les plus intéressantes du progrès dans Star Trek.

Le progrès ne rend pas nécessairement l’être humain libre ; il transforme progressivement certaines fatalités en possibilités de choix.

11. Du choix de la couleur à la maîtrise de sa condition

Dire « je suis libre parce que je peux choisir entre deux possibilités » constitue finalement une définition minimale de la liberté.

Elle est indispensable politiquement : pouvoir réellement choisir sa vie plutôt que subir celle qu’un pouvoir impose constitue une différence fondamentale.

Mais Star Trek nous permet d’imaginer une conception beaucoup plus ambitieuse.

La question n’est plus seulement :

« Puis-je choisir entre plusieurs possibilités ? »

Elle devient :

« Combien des contraintes qui déterminent mon existence puis-je transformer en choix ? »

À cette question, l’humain contemporain répond encore : relativement peu.

L’humain de la Fédération peut déjà répondre : beaucoup plus.

Un Métamorphe dispose d’une liberté corporelle supplémentaire.

Un Organien s’est affranchi de la nécessité permanente du corps.

Les Métrons interviennent sur des phénomènes physiques inaccessibles aux humains.

Et les Q semblent avoir transformé une partie considérable de ce que nous appelons « lois de la nature » en paramètres manipulables.

Conclusion — La liberté comme horizon

Star Trek ne nous oblige pas à conclure que l’être humain est dépourvu de toute liberté.

Il nous oblige plutôt à nous demander ce que nous voulons réellement dire lorsque nous employons ce mot.

La liberté politique protège l’individu contre la domination.

La liberté d’action lui permet d’agir conformément à ses décisions.

Le libre arbitre pose la question philosophique de l’origine et du contrôle de ses choix.

Mais la liberté ontologique pose une question encore différente : jusqu’où pouvons-nous devenir maîtres des conditions mêmes de notre existence ?

Selon cette définition extrêmement exigeante, l’être humain n’est effectivement pas absolument libre.

Mais l’histoire de la Fédération suggère peut-être quelque chose de plus intéressant que l’illusion d’une liberté totale : la possibilité d’une émancipation progressive.

Chaque maladie vaincue, chaque distance rendue franchissable, chaque limite corporelle compensée et chaque fatalité transformée en choix agrandit l’espace dans lequel une personne peut déterminer son existence.

La véritable ambition de la Fédération pourrait alors ne pas être de proclamer l’humain libre.

Elle pourrait être de lui permettre de le devenir toujours davantage.


🔗 Pour aller plus loin

Cette réflexion constitue le premier volet d’une série consacrée à la liberté et au dépassement de la condition humaine dans Star Trek.

  • Article 1 — Sommes-nous réellement libres ? Les limites de la liberté humaine dans Star Trek
  • Article 2 — Pourquoi les humains de Star Trek acceptent-ils encore de mourir ?
  • Article 3 — De la nécessité au choix : la Fédération peut-elle libérer l’humain de sa condition biologique ?

 


📚 Sources et références

  • Star Trek: The Original Series — « Arena » (1967), rencontre avec les Métrons.
  • Star Trek: The Original Series — « Errand of Mercy » (1967), révélation de la nature non corporelle des Organiens.
  • Star Trek: The Next Generation — « Encounter at Farpoint » (1987), première confrontation avec Q.
  • Star Trek: The Next Generation — « Hide and Q » (1987), Riker reçoit temporairement les pouvoirs des Q.
  • Star Trek: The Next Generation — « All Good Things… » (1994), rapport de Q à l’espace, au temps et aux possibilités de l’existence.
  • Star Trek: Deep Space Nine — « The Search, Part II » (1994) et épisodes consacrés aux Fondateurs et au Grand Lien.
  • Star Trek: Voyager — « Death Wish » (1996), cas particulier de Quinn et question du choix de mourir.
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy — « Free Will ».
  • Internet Encyclopedia of Philosophy — « Free Will ».

    ✍️ Archer