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vie et mort d'un membre

Si la liberté humaine consiste notamment à repousser les contraintes qui nous sont imposées, que se passe-t-il lorsque la technologie commence à s’attaquer à la plus fondamentale d’entre elles : la mort ?

Dans le premier article de cette réflexion sur la liberté, nous avons constaté une limite essentielle : l’être humain n’est jamais absolument libre. Notre corps, notre naissance, notre environnement, le temps et les lois physiques nous imposent des contraintes que nous n’avons pas choisies.

Mais l’histoire humaine peut aussi être comprise comme une lente conquête contre certaines de ces contraintes.

Nous ne pouvons pas supprimer la gravité, mais nous avons appris à voler. Nous ne pouvons pas empêcher naturellement notre corps d’être vulnérable aux maladies, mais nous avons développé la médecine. Nous ne pouvons pas respirer dans le vide, mais nous pouvons construire des vaisseaux spatiaux.

Star Trek pousse cette logique beaucoup plus loin.

Au XXIVe siècle, puis plus encore dans les siècles suivants, certaines technologies commencent à remettre en cause une frontière qui nous paraît aujourd’hui presque absolue : celle entre la vie et la mort.

Dès lors, une question vertigineuse apparaît :

Si une civilisation possède un jour les moyens techniques d’empêcher certaines morts, pourquoi devrait-elle nécessairement les accepter ?

1. La mort : une réalité biologique ou une obligation philosophique ?

Nous avons tendance à considérer la mort comme faisant naturellement partie de la condition humaine.

C’est incontestablement vrai dans notre situation actuelle : tout organisme humain vieillit et finit par mourir.

Mais il faut distinguer deux affirmations très différentes :

  • « Les êtres humains meurent actuellement » ;
  • « Les êtres humains doivent nécessairement mourir. »

La première est un constat biologique.

La seconde est une affirmation philosophique.

Or Star Trek permet précisément de séparer les deux.

La Fédération ne considère généralement pas la maladie, la souffrance ou le vieillissement comme moralement souhaitables simplement parce qu’ils sont naturels. La médecine cherche au contraire à prévenir, réparer et soigner.

Pourquoi cette logique devrait-elle s’arrêter à un âge déterminé ?

Si un médecin peut sauver une personne de 30 ans, il le fait. S’il peut sauver une personne de 80 ans, pourquoi devrait-il s’en abstenir uniquement parce que cette personne est plus proche de l’espérance de vie moyenne de son espèce ?

La question devient encore plus complexe lorsqu’une civilisation possède des technologies capables non seulement de réparer le corps, mais potentiellement de conserver, reproduire ou transférer certains éléments constitutifs de la personne.

2. Star Trek a déjà franchi plusieurs fois la frontière

Star Trek n’établit jamais que la Fédération maîtrise une technologie universelle et fiable permettant à chaque citoyen de devenir immortel.

Ce serait aller beaucoup trop loin par rapport au canon.

En revanche, l’univers présente plusieurs phénomènes qui rendent la frontière entre vie et mort étonnamment perméable.

Le transporteur : conserver un humain sous forme de pattern

L’un des exemples les plus extraordinaires apparaît dans Star Trek: The Next Generation, dans l’épisode Relics.

Montgomery Scott réussit à maintenir son propre pattern dans le tampon d’un transporteur pendant 75 ans. Lorsque l’Enterprise-D le découvre, Scotty peut être rematérialisé vivant.

Cette opération est exceptionnelle et extrêmement dangereuse : son compagnon, Franklin, ne survit pas à la dégradation de son pattern. Elle ne constitue donc absolument pas une méthode normale de conservation humaine.

Mais l’expérience démontre quelque chose de considérable : un être humain peut, dans certaines circonstances, être maintenu pendant des décennies sous une forme informationnelle liée au transporteur, puis retrouver une existence corporelle.

StarTrek.com rappelle d’ailleurs explicitement que Scotty a passé ces 75 années dans le pattern buffer avec une dégradation presque inexistante.

Jean-Luc Picard : mourir… puis continuer

Le cas de Jean-Luc Picard est encore plus radical.

Dans Star Trek: Picard, Picard meurt des conséquences de son affection neurologique. Mais avant l’arrêt définitif de ses fonctions cérébrales, une cartographie de son activité neuronale est réalisée et sa conscience est transférée dans un corps synthétique développé par Altan Soong.

Picard se réveille.

Il conserve ses souvenirs, sa personnalité, ses relations, sa perception de lui-même et la continuité subjective de son existence.

Le récit le considère toujours comme Jean-Luc Picard.

Nous ne sommes donc plus seulement devant une prothèse ou devant la réparation d’un organe.

Star Trek pose implicitement une question ontologique :

Si mon corps biologique meurt mais que ma conscience continue dans un autre support, suis-je mort ?

La série ne résout pas philosophiquement cette question. Elle montre cependant qu’au moins dans le cas de Picard, les personnages acceptent la continuité de la personne.

Gray Tal : le transfert devient une technologie identifiable

Star Trek: Discovery pousse encore plus loin cette possibilité avec Gray Tal.

La technologie utilisée pour Picard est devenue connue sous le nom de méthode Soong.

Au XXXIIe siècle, le docteur Culber explique cependant que la procédure a connu un faible taux de réussite et qu’elle a finalement été abandonnée. Le transfert de Gray constitue donc encore une intervention expérimentale et exceptionnelle.

Elle réussit néanmoins.

Gray reçoit un corps synthétique dans lequel sa conscience peut être incorporée.

Nous avons donc au minimum deux précédents majeurs : Picard et Gray.

Ce ne sont pas encore les preuves d’une immortalité généralisée.

Mais ce sont les preuves qu’une civilisation de l’univers de Star Trek a commencé à développer des technologies capables de dissocier la continuité personnelle de la survie du corps biologique originel.

3. Le corps pourrait-il devenir remplaçable ?

C’est ici que la question devient véritablement vertigineuse.

Imaginons un citoyen de la Fédération atteint d’une maladie incurable.

Si son cerveau ou sa conscience pouvait être préservé, plusieurs possibilités théoriques apparaîtraient :

  • attendre qu’un traitement soit découvert ;
  • conserver temporairement la personne ;
  • réparer ou remplacer certains organes ;
  • utiliser un corps synthétique ;
  • transférer la conscience vers un nouveau support ;
  • puis, éventuellement, revenir ultérieurement vers une incarnation biologique si la technologie le permettait.

Tout cela n’est pas établi comme pratique courante dans la Fédération. Certaines de ces possibilités restent même purement spéculatives.

Mais les briques technologiques existent déjà dans Star Trek.

Transporteurs, médecine régénérative, cybernétique, corps synthétiques, interfaces neuronales, conservation de patterns et transfert de conscience commencent à converger vers une même question :

le corps biologique doit-il nécessairement rester le support définitif de l’identité ?

4. Une « sauvegarde » de l’être humain ?

L’analogie informatique est tentante.

Nos ordinateurs peuvent conserver des états antérieurs, sauvegarder des informations et restaurer certaines données après une défaillance.

Une civilisation beaucoup plus avancée pourrait-elle appliquer un principe comparable à l’être humain ?

Il faut immédiatement poser une limite : une personne n’est pas un fichier informatique.

Une copie parfaite de mes souvenirs serait-elle réellement « moi » ?

Si l’original disparaît et qu’une copie se réveille, y a-t-il continuité de conscience ou simplement apparition d’un nouvel individu convaincu d’être l’ancien ?

Star Trek évite généralement de résoudre définitivement ce problème.

Mais le transporteur lui-même oblige déjà à l’affronter.

À chaque transport, le corps est analysé, converti, transmis puis rematérialisé. Pourtant, la société fédérale considère normalement que la personne arrivée est bien celle qui est partie.

La question de l’identité personnelle est donc profondément inscrite dans la technologie quotidienne de Star Trek.

Une future médecine pourrait aller encore plus loin : conserver périodiquement certaines informations biologiques et neuronales permettant, après un accident, de reconstruire au moins une partie de ce qui a été perdu.

Ce serait une sorte de point de restauration biologique et mental.

Le canon ne montre pas une telle pratique généralisée. Mais plusieurs technologies observées dans Star Trek rendent cette interrogation légitime.

5. Alors pourquoi Picard n’est-il pas devenu immortel ?

C’est précisément ici que Star Trek introduit une limite fascinante.

Lorsque Picard reçoit son nouveau corps synthétique, celui-ci n’est volontairement pas conçu comme un corps immortel.

Il possède une durée de vie comparable à celle qu’aurait naturellement connue Picard.

De même, le corps synthétique de Gray Tal est conçu pour vieillir et finalement mourir.

Ce choix n’est donc pas uniquement technologique.

Il est aussi philosophique.

Les personnages disposent d’une technologie capable de contourner une mort particulière, mais ils choisissent de conserver une existence finie.

Et c’est ici qu’intervient Data.

6. Data : le droit de mourir

À la fin de la première saison de Star Trek: Picard, une reconstruction de la conscience de Data subsiste dans un environnement informatique.

Data demande alors à Picard de mettre fin à cette existence.

Son raisonnement est profondément humain : une existence limitée possède, selon lui, une valeur particulière précisément parce qu’elle possède une fin.

Ce moment est essentiel parce qu’il empêche de réduire la philosophie de Star Trek à :

« La mort est mauvaise, donc il faut devenir immortel. »

Data affirme autre chose :

avoir la possibilité de continuer à vivre ne signifie pas être obligé de continuer à vivre éternellement.

C’est une différence fondamentale.

7. La véritable conquête serait peut-être le choix

Nous pouvons alors reformuler complètement la question.

L’objectif d’une civilisation avancée ne serait peut-être pas de supprimer la mort.

Il serait de supprimer autant que possible la mort imposée et évitable.

Mourir d’une infection aujourd’hui guérissable n’est plus considéré comme une fatalité souhaitable.

Dans le futur, le même raisonnement pourrait s’appliquer à certaines maladies dégénératives, à des accidents actuellement irréversibles ou même au vieillissement.

Mais une personne pourrait également considérer qu’après 120, 200 ou 500 années d’existence, elle a vécu suffisamment longtemps.

Une autre pourrait vouloir continuer.

Une troisième pourrait souhaiter abandonner temporairement son corps biologique.

Une quatrième pourrait préférer un corps synthétique.

Une cinquième pourrait refuser toute intervention et accepter une mort biologique naturelle.

Dans une civilisation réellement fondée sur la liberté individuelle, aucune de ces décisions ne devrait automatiquement devenir obligatoire pour les autres.

La liberté ultime ne serait donc peut-être ni l’immortalité ni la mortalité : ce serait la possibilité de choisir.

8. Attention cependant à une nouvelle forme d’inégalité

Une telle technologie soulèverait immédiatement des questions politiques considérables.

Qui pourrait bénéficier d’un nouveau corps ?

Qui pourrait conserver sa conscience ?

Qui déciderait qu’une personne doit être restaurée ?

Combien de fois pourrait-elle l’être ?

Que deviendrait juridiquement une personne réapparue après cinquante ou cent ans ?

Et surtout : que se passerait-il si cette technologie était réservée aux plus riches, aux dirigeants ou à certaines catégories privilégiées ?

Dans notre société actuelle, une technologie permettant de prolonger radicalement la vie pourrait créer une concentration de pouvoir sans précédent.

Un dirigeant, un milliardaire ou un propriétaire pourrait accumuler richesse, influence et contrôle pendant plusieurs siècles.

La société post-rareté de la Fédération change profondément cette équation.

Dans l’idéal fédéral, une technologie médicale fondamentale ne devrait pas devenir un privilège marchand réservé à ceux qui peuvent la payer.

Cela rejoint directement la Vision STFE : le progrès ne consiste pas seulement à posséder davantage de technologie, mais à utiliser la connaissance pour réduire la souffrance évitable et augmenter les possibilités d’accomplissement des êtres.

9. Vivre plus longtemps ne signifie pas nécessairement vivre moins intensément

Un argument revient souvent contre l’immortalité ou la très grande longévité : si notre temps devenait presque illimité, plus rien n’aurait de valeur.

C’est précisément la position que Data semble défendre lorsqu’il choisit une existence finie.

Mais ce raisonnement peut également être discuté.

Un livre n’a pas nécessairement de valeur parce qu’il est court.

Une amitié n’est pas moins importante parce qu’elle dure cinquante ans plutôt que cinq.

Une civilisation vieille de dix mille ans n’est pas nécessairement privée de sens parce qu’elle a survécu longtemps.

La finitude peut donner une valeur particulière au temps.

Mais elle n’est peut-être pas la seule source possible de cette valeur.

Un être vivant plusieurs siècles pourrait connaître plusieurs métiers, plusieurs cultures, plusieurs mondes et plusieurs formes d’existence. Il pourrait consacrer cinquante ans à la médecine, un siècle à l’astrophysique, plusieurs décennies à l’art, puis repartir explorer la galaxie.

Dans une société où l’existence matérielle n’est plus organisée autour de la nécessité économique, une très grande longévité pourrait même ouvrir des possibilités d’accomplissement humain aujourd’hui inimaginables.

10. Le paradoxe de la Fédération

Star Trek nous place donc devant un paradoxe remarquable.

La Fédération combat constamment la mort.

Elle soigne les maladies.

Elle régénère les tissus.

Elle remplace des organes.

Elle utilise des technologies capables de manipuler la matière à l’échelle subatomique.

Elle peut conserver exceptionnellement un individu dans un transporteur.

Elle sait créer des formes de vie synthétiques.

Elle a démontré qu’une conscience humaine pouvait être transférée vers un autre corps.

Et pourtant, ses habitants continuent de mourir.

Ce paradoxe n’est peut-être pas une incohérence.

Il révèle peut-être au contraire l’une des interrogations les plus profondes de Star Trek :

jusqu’où devons-nous utiliser notre technologie pour nous libérer de notre propre nature ?

11. Lecture STFE — De la mort subie à la mort choisie

Dans la perspective STFE, la technologie n’a pas pour vocation de fabriquer une humanité toute-puissante.

Elle doit augmenter la capacité des êtres à vivre dignement, à apprendre, à créer, à aimer, à participer à la société et à déterminer leur propre existence.

C’est également ce que suggère la philosophie des membres de la Fédération : préserver la possibilité de transformation tant qu’un être peut encore évoluer.

Dans cette perspective, prolonger la vie ne serait pas nécessairement une négation de la nature.

Ce serait la continuation d’un processus très ancien.

Les lunettes ont dépassé une limite naturelle de notre vision.

Les antibiotiques ont dépassé certaines limites naturelles de notre système immunitaire.

Les prothèses dépassent certaines limites du corps.

Les vaisseaux spatiaux dépassent les limites naturelles de notre mobilité.

Pourquoi la durée de notre existence devrait-elle être la seule frontière qu’il serait moralement interdit d’interroger ?

La Charte de la Fédération — STFE place la dignité et les droits de la personne au centre de l’organisation fédérale. Une technologie permettant de prolonger radicalement l’existence obligerait donc nécessairement à poser la question sous l’angle du droit individuel.

12. Conclusion — Pourquoi accepter la mort ?

Star Trek ne répond pas simplement :

« Il faut accepter la mort. »

Il ne répond pas davantage :

« Il faut vaincre la mort. »

Il fait quelque chose de beaucoup plus intéressant.

Il transforme progressivement la mort d’une fatalité biologique absolue en question philosophique, médicale et peut-être un jour politique.

Scotty montre qu’un humain peut traverser 75 années sans vieillissement biologique ordinaire.

Picard montre qu’une personne peut continuer son existence après la mort de son corps biologique originel.

Gray Tal montre que le transfert vers un corps synthétique peut devenir une véritable technique médicale, même si elle demeure expérimentale et imparfaite.

Et Data rappelle que la capacité de prolonger une existence ne doit jamais se transformer en obligation de vivre éternellement.

Voilà peut-être la véritable utopie.

Non pas une société dans laquelle personne ne peut mourir.

Mais une civilisation qui aurait suffisamment réduit la maladie, les accidents, la dégénérescence et les autres morts évitables pour que la fin d’une existence ne soit plus seulement une condamnation imposée par la biologie.

Une civilisation réellement libre ne devrait peut-être pas décider que nous devons être immortels.
Elle devrait chercher à faire en sorte que nous ne mourions plus simplement parce qu’elle était incapable de nous sauver.

Et à cet instant, la question « Pourquoi accepter la mort ? » en fait apparaître une autre, beaucoup plus difficile :

Si nous devenions un jour capables de choisir notre durée d’existence, saurions-nous également reconnaître à chacun le droit de décider quand son voyage est terminé ?


🔗 Pour aller plus loin


📚 Sources et références

  • Star Trek: The Next Generation, saison 6, épisode 4, Relics — conservation de Montgomery Scott dans le pattern buffer pendant 75 ans.
  • Star Trek: Picard, saison 1, épisode 10, Et in Arcadia Ego, Part 2 — mort biologique de Picard, transfert de sa conscience dans le golem synthétique et choix final de Data.
  • Star Trek: Discovery, saison 4, épisodes Anomaly et Choose to Live — méthode Soong et incorporation de Gray Tal dans un corps synthétique.
  • StarTrek.com — The Golem in Star Trek — synthèse officielle sur Picard, Gray Tal et la méthode Soong.
  • StarTrek.com — Star Trek: Discovery, « Anomaly » — conception du corps synthétique de Gray et caractère fini de son existence.

    ✍️ Archer