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intellience artificielle et durabilité

Intelligence artificielle, ressources planétaires, post-rareté et autonomie humaine

Et si une civilisation pouvait atteindre une puissance technologique extraordinaire, satisfaire presque tous les désirs de ses habitants… puis découvrir qu’elle a compromis les conditions de sa propre survie ?

L’intelligence artificielle et la robotique promettent de transformer le travail et la production. Mais une question demeure : une civilisation est-elle réellement avancée lorsqu’elle sait tout fabriquer, si elle ne sait plus durer ?

🏛️ Une civilisation ne se mesure pas seulement à sa puissance

Nous évaluons volontiers le progrès à travers la croissance économique, la sophistication des machines, la vitesse des communications ou les performances scientifiques. Ces indicateurs décrivent des capacités, mais pas nécessairement une réussite collective.

Une civilisation est aussi un ensemble de savoirs, de pratiques, d’institutions et de valeurs transmis de génération en génération. Elle peut rayonner au-delà de son territoire, mais son existence ne dépend pas obligatoirement de son expansion géographique.

Sa véritable épreuve est celle du temps long : peut-elle préserver les conditions permettant à ses descendants de vivre, d’apprendre et de choisir leur avenir ?

Imaginons une société qui produit dix fois plus que nous, mais épuise ses sols, fragilise ses réserves d’eau, dépend d’un système informatique unique et oublie de transmettre les compétences nécessaires à sa maintenance.

Est-elle supérieure à une société moins spectaculaire, mais capable de traverser les siècles ?

La puissance sans continuité pourrait n’être qu’une parenthèse brillante.

🤖 Quand l’abondance automatisée devient un piège

Imaginons un scénario, non une prévision : vers le milieu du XXIe siècle, l’essentiel de la production est assuré par des IA et des robots.

Des systèmes automatisés conçoivent des objets, exploitent des mines, cultivent des terres, transportent des marchandises et entretiennent des usines. La plupart des habitants consacrent davantage de temps à leurs loisirs, à leurs proches et à leurs projets personnels.

Au premier regard, ce serait une formidable libération. Réduire les travaux pénibles et dangereux constitue un objectif humain légitime.

Mais imaginons que ces systèmes soient organisés pour satisfaire toujours plus vite chaque désir : un nouvel appareil, une nouvelle maison, davantage d’équipements, des objets remplacés dès qu’un modèle plus séduisant apparaît.

Les machines pourraient optimiser la fabrication sans jamais poser la question de la nécessité de fabriquer.

L’efficacité répond à la question « comment produire ? ». Elle ne répond pas, à elle seule, à la question « pourquoi produire ? »

Une IA peut calculer les moyens les moins coûteux de satisfaire une demande. Il appartient encore à la société de définir les finalités, les limites écologiques et les priorités.

Une automatisation poussée pourrait aussi déplacer les revenus du travail vers les détenteurs des machines.

L’Organisation internationale du travail rappelle toutefois qu’exposition à l’IA ne signifie pas disparition automatique de l’emploi : les métiers actuels sont souvent composés de tâches dont une partie seulement est automatisable.

Une économie très automatisée exigerait donc non seulement une organisation de la production, mais aussi une réflexion sur l’accès de chacun à ses bénéfices.

🌍 La Terre est finie : l’intelligence ne supprime pas les limites physiques

Une planète finie ne signifie pas que toutes ses matières premières disparaîtront dans vingt ans.

Le problème est plus précis, et parfois plus inquiétant : nous pouvons rendre certaines ressources plus rares, plus coûteuses ou plus destructrices à exploiter bien avant de les avoir physiquement épuisées.

Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) observe que l’extraction mondiale de ressources naturelles a triplé en cinquante ans.

Dans son rapport Global Resources Outlook 2024, il indique que, sans réorientation, elle pourrait augmenter encore de 60 % entre 2020 et 2060. Il s’agit d’un scénario, pas d’une fatalité.

La population mondiale, selon les projections de l’ONU publiées en 2024, pourrait atteindre environ 10,3 milliards d’habitants vers le milieu des années 2080, avant de commencer à diminuer. Là encore, il s’agit de projections, non de certitudes.

Le défi ne se résume donc pas à « combien serons-nous ? », mais aussi à « quels besoins satisferons-nous, avec quelles ressources, et à quel coût écologique ? ».

Les modes de consommation, les inégalités et les choix techniques comptent autant que les chiffres démographiques.

L’eau en donne un bon exemple. Elle ne disparaît pas de la Terre lorsqu’un centre de données la consomme ; elle peut être évaporée, rejetée ou rendue temporairement indisponible localement.

Mais cette indisponibilité suffit parfois à aggraver des tensions entre l’agriculture, les habitants, les écosystèmes et l’industrie.

Ce n’est pas la matière qui cesse d’exister : ce sont les conditions de son accès durable qui peuvent s’effondrer.

♻️ Recycler ne suffit pas : il faut apprendre à ne pas gaspiller

L’économie circulaire cherche à maintenir les matériaux en usage le plus longtemps possible.

Elle constitue une réponse essentielle à la logique consistant à extraire, fabriquer, consommer puis jeter.

Mais nous sommes encore loin d’une circularité véritable.

D’après Eurostat, en 2024, seulement 12,2 % des matières utilisées dans l’Union européenne provenaient de matières recyclées.

Ce chiffre mesure la part des matériaux réintroduits dans l’économie ; il ne signifie pas que seulement 12,2 % des déchets auraient été collectés ou triés.

Même les technologies futures ne permettront pas de recycler indéfiniment toutes les matières sans pertes ni dépense énergétique.

Certains matériaux se dispersent, se dégradent, sont brûlés ou deviennent très difficiles à séparer. Le recyclage obéit lui aussi aux contraintes de la physique.

L’ordre des priorités devrait donc changer : éviter la production inutile, concevoir durablement, réparer, réemployer, partager, puis recycler ce qui ne peut plus être utilisé autrement.

Une civilisation réellement avancée ne serait peut-être pas celle qui remplace le plus rapidement ses machines, mais celle qui sait les faire durer le plus longtemps possible.

⚡ Une civilisation entièrement automatisée peut devenir fragile

L’intelligence artificielle paraît immatérielle lorsqu’elle répond sur un écran.

Pourtant, elle dépend d’usines de semi-conducteurs, de centres de données, de câbles, de systèmes de refroidissement, de réseaux électriques et de chaînes logistiques mondiales.

Selon l’Agence internationale de l’énergie, les centres de données ont consommé environ 415 térawattheures (TWh) d’électricité en 2024, soit près de 1,5 % de la consommation électrique mondiale.

Dans son scénario de référence publié en 2025, l’agence envisage environ 945 TWh en 2030.

Ce total concerne l’ensemble des centres de données, pas uniquement les calculs d’IA.

L’électricité alimente également les stations de pompage, la chaîne du froid, les hôpitaux, les systèmes de paiement, les télécommunications et de nombreux transports.

Les dépendances entre ces infrastructures rendent possibles des défaillances en cascade.

Le Bureau des Nations unies pour la réduction des risques de catastrophe souligne précisément ce risque d’interdépendance.

Il ne faut pas imaginer un interrupteur unique capable de plonger simultanément toute la planète dans l’obscurité : les réseaux électriques sont multiples.

En revanche, une panne majeure et prolongée, un incident informatique étendu ou une catastrophe affectant plusieurs infrastructures vitales peuvent provoquer une crise régionale sévère.

Si une société confiait toute sa logistique, toute sa maintenance et toutes ses décisions opérationnelles à des machines, sans conserver de solutions de secours, elle deviendrait vulnérable à la panne du système dont elle dépend.

Une automatisation réussie doit donc intégrer la possibilité de fonctionner, au moins temporairement, sans automatisation.

👨‍🚀 Thomas Pesquet : la haute technologie n’abolit pas l’art de survivre

Cette idée possède un exemple très concret dans notre monde : la formation des astronautes.

En 2010, Thomas Pesquet et cinq autres candidats astronautes de l’Agence spatiale européenne ont suivi un entraînement de survie en Sardaigne.

Ils ont dû progresser dans un environnement difficile, trouver et traiter de l’eau, improviser des abris et affronter une situation simulée d’abandon en mer.

En 2012, Thomas Pesquet a également participé à un entraînement de survie hivernale en forêt russe.

Pourquoi former des personnes destinées à utiliser certaines des technologies les plus sophistiquées de l’humanité à vivre avec des moyens rudimentaires ?

Parce qu’un atterrissage imprévu, une panne ou une situation d’isolement peuvent les priver momentanément des systèmes habituels.

L’objectif ne consiste pas à rejeter la technologie, mais à empêcher que son absence devienne immédiatement fatale.

Il faut cependant distinguer survie individuelle et survie d’une civilisation.

Savoir trouver de l’eau, s’abriter, se réchauffer et porter secours est indispensable dans une situation d’urgence.

Faire perdurer une société exige aussi de préserver l’agriculture, la médecine, l’assainissement, l’organisation collective, les outils et les connaissances nécessaires pour reconstruire les infrastructures.

La compétence de survie ne remplace pas la civilisation : elle l’aide à traverser la crise.

🖖 Starfleet : des officiers capables d’agir quand la technologie échoue

Dans Star Trek, les officiers utilisent des téléporteurs, des réplicateurs, des senseurs et des ordinateurs très avancés.

Pourtant, plusieurs épisodes rappellent que leur qualité ne réside pas uniquement dans ces outils.

« Basics, Part II » — Star Trek: Voyager

Dans « Basics, Part II » (Star Trek: Voyager, saison 3, épisode 1), l’équipage privé de son vaisseau doit organiser sa survie sur une planète hostile.

L’expérience montre que la discipline, la coopération et l’improvisation demeurent essentielles lorsqu’on perd ses ressources techniques.

« Disaster » — Star Trek: The Next Generation

Dans « Disaster » (Star Trek: The Next Generation, saison 5, épisode 5), l’Enterprise-D subit de graves défaillances qui isolent plusieurs groupes.

Troi doit prendre des décisions sur la passerelle, tandis que Picard, Riker, Geordi et d’autres membres de l’équipage affrontent chacun des situations difficiles avec les moyens dont ils disposent.

« The Enemy » — Star Trek: The Next Generation

Dans « The Enemy » (The Next Generation, saison 3, épisode 7), Geordi La Forge se retrouve bloqué sur une planète dangereuse avec un Romulien.

Leur salut dépend autant de l’ingéniosité technique que de leur capacité à surmonter la méfiance et à coopérer.

Ces récits ne permettent pas d’affirmer que tous les membres de Starfleet suivent officiellement un programme identique de survie sans technologie.

Ils illustrent cependant une valeur récurrente de la franchise : la connaissance, le jugement, la coopération et la capacité d’adaptation restent indispensables, même dans un avenir technologiquement avancé.

Le véritable héritage de Starfleet ne serait donc pas simplement de savoir faire fonctionner un vaisseau, mais de savoir encore réfléchir et agir lorsque celui-ci ne fonctionne plus.

🎓 Une société qui délègue tout risque-t-elle d’oublier ?

Imaginons maintenant des générations n’ayant jamais appris à réparer un appareil, cultiver un aliment, interpréter une donnée ou vérifier un raisonnement parce qu’une IA s’en charge toujours.

Une telle société pourrait produire davantage de résultats, tout en perdant progressivement sa capacité à comprendre les processus qui les rendent possibles.

Il ne s’agit pas d’une fatalité : l’IA peut aussi devenir un formidable instrument d’éducation, accessible et patient.

Tout dépend de son usage.

Assister l’apprentissage n’est pas remplacer l’apprentissage.

Une calculatrice n’empêche pas d’enseigner les mathématiques ; un agent IA ne devrait pas empêcher de former des ingénieurs, des soignants, des agriculteurs, des artistes ou des citoyens capables d’esprit critique.

La transmission des savoirs devrait même devenir une mission centrale dans une société automatisée.

Car une technologie que personne ne sait auditer, entretenir ou contester cesse d’être un outil pleinement maîtrisé.

Une civilisation durable ne peut pas dépendre de quelques spécialistes isolés — ni d’une intelligence centralisée — pour comprendre toute son infrastructure vitale.

⚖️ De l’abondance à la responsabilité collective

Que faudrait-il changer pour éviter cette impasse ?

D’abord, ne pas confondre abondance et consommation illimitée. Une société prospère peut chercher à garantir les besoins essentiels sans multiplier indéfiniment les objets superflus.

Il faudrait ensuite organiser le partage des gains de l’automatisation.

Si les robots produisent davantage avec moins de travail humain, la question des revenus, de l’accès aux biens et de la propriété des infrastructures devient incontournable.

Un revenu universel, des services publics renforcés, des coopératives ou des fonds collectifs pourraient faire partie des réponses, sans constituer des solutions automatiques.

Enfin, une coordination mondiale serait nécessaire pour les enjeux planétaires — climat, biodiversité, océans, ressources critiques — tout en préservant le pluralisme démocratique et la capacité des communautés locales à décider.

L’IA peut aider à connaître les stocks, modéliser les besoins, réduire les pertes et organiser les chaînes de réparation.

Elle peut éclairer les décisions.

Elle ne doit pas décider seule des finalités de la civilisation.

Sept engagements pour une civilisation durable

  1. Satisfaire les besoins fondamentaux avant les désirs artificiellement stimulés.
  2. Mesurer la réussite aussi par la santé des écosystèmes et la durabilité des infrastructures.
  3. Réparer, réemployer et recycler, sans prétendre abolir les limites physiques.
  4. Partager équitablement les bénéfices économiques de l’automatisation.
  5. Décentraliser les fonctions vitales et prévoir des modes de secours.
  6. Enseigner les savoirs théoriques et pratiques, même lorsque les machines savent les appliquer.
  7. Maintenir les décisions collectives sous contrôle humain et démocratique.

🌌 Conclusion — Le véritable progrès est de pouvoir durer

La science-fiction nous montre souvent des civilisations capables de traverser les étoiles.

Mais aucune puissance technologique ne garantit, à elle seule, la sagesse de ceux qui l’emploient.

Une humanité disposant d’intelligences artificielles capables de produire presque tout pourrait connaître une ère de liberté extraordinaire.

Elle pourrait aussi accélérer le gaspillage, concentrer les richesses, affaiblir ses écosystèmes et oublier les compétences qui garantissent son autonomie.

Le choix ne se résume donc pas à accepter ou refuser l’IA.

Il consiste à déterminer ce que nous voulons rendre possible, ce que nous devons préserver et ce que nous refusons de sacrifier à la facilité immédiate.

La leçon que nous pouvons tirer de Star Trek n’est pas que les machines doivent accomplir toutes les tâches.

C’est que la technologie devrait servir un projet collectif fondé sur la connaissance, la coopération, la dignité et le respect du vivant.

Une civilisation véritablement avancée n’est pas seulement celle qui sait produire demain. C’est celle qui sait encore exister après-demain.


🔗 Pour aller plus loin sur STFE


📖 Lexicographie STFE

Pour prolonger cette réflexion, on pourra explorer notamment les notions de Fédération, réplicateur, intelligence artificielle, énergie et post-rareté, selon les notices disponibles dans la Lexicographie STFE.

Ces notions constituent autant de passerelles entre les technologies imaginées par Star Trek et les défis réels de notre société.


📚 Sources et références

Sources scientifiques et institutionnelles

Références Star Trek

  • Star Trek: Voyager, « Basics, Part II », saison 3, épisode 1 — voir StarTrek.com.
  • Star Trek: The Next Generation, « Disaster », saison 5, épisode 5 — voir StarTrek.com.
  • Star Trek: The Next Generation, « The Enemy », saison 3, épisode 7 — voir StarTrek.com.

Les chiffres cités correspondent aux publications indiquées ; les scénarios d’automatisation généralisée développés dans cet article sont des hypothèses de réflexion, et non des prévisions établies.


🖖 Archer — STFE